12 avr. 2026

Petit Agneau Pascal

Participants : Daniel, Alexei, Yannick, Sacha , Francis

TPST : c'est relatif, 5h30 pour le Président entré le 1er et sorti le dernier et une moyenne de 4h pour les autres


Respectueux des traditions, le GSV fête Pâques un peu en décalage avec une sortie à l'aven du Petit Agneau; N'étant pas des séminaristes convaincus il faut préciser que l'objectif était surtout de parfaire l'expérience de Yannick et de son fiston qui s'excluent souvent de sorties un poil techniques. Nous comptions sur Notre Petit Jérôme pour les coacher mais cet éminent bricoleur du dimanche ayant, la veille, bien bousillé sa dextre en tripotant un ventilo (il sait bien pourtant qu'il y a mieux à faire avec une main droite), c'est donc à 5 et non 6 que la partie va se jouer.

Le rencard est à 9h30 dans les bois de Saint-Vallier au milieu de nulle part (encore merci au pointage GPS de Jérôme dont le smartphone est bien moins dangereux qu'un ventilateur heureusement !). Déja arrivés ? Que nenni, on redémarre les voitures et on suit comme on peut le Président sur les pistes cabossées à travers le plateau. Entre 2 grincements j'appréhende le bruit annonciateur de l'élément qui lâchera sous ma voiture à force de cahots; amortisseurs et pneus se vengeront un de ces jours, c'est sûr ! Un kilomètre selon le Vénérable et 2.2 mesurés par Alexei, pour ma part j'ai eu l'impression de faire 5 bornes…

On s'équipe vite fait et on se tape l'incroyable marche d'approche de 5 minutes sous les phares réprobateurs de nos chignoles. Ensuite on fait bien gaffe à la manœuvre pour dégager le grooos caillou posé en équilibre sur du branchage à l'entrée du trou. C'est qu'il serait capable de choir et de bloquer le passage ce machin ! Dada entame la descente pour équiper, suivi un moment après par Alexei, un autre explorateur tout-terrain, chargé de veiller sur le jeune Sacha pour la descente du P25, notamment les 3 premiers mètres plutôt étroits (mais à la descente ça va toujours mieux, on le sait…).



Yannick suit son fiston et je fais la voiture-balai comme souvent, après avoir échangé quelques mots avec des promeneurs tout étonnés. Yannick s'inquiète, à raison, des craquements issus du fondement de sa combinaison (un bleu de travail à peine renforcé). Qu'il est beau ce P25 ! En bas, un joli palier nanti d'un balcon superbe est accessible grâce à une main courante installée par le Président (il a eu largement le temps...). On le visitera au retour car on a un peu glandé. S'en suit un P12 et un P10 avec pour seule difficulté un fractio doté d'une plaquette branlante, donc à ménager autant que faire se peut… Yannick ne sait plus où donner de l'objectif parmi les magnifiques concrétions qui nous entourent.

































Malgré l'heure tardive on décide de laisser nos kits avant le P10 et d'y revenir pour déjeuner, l'endroit étant sec et confortable. Un dernier coup de descendeur et nous voilà presque au fond, plantés dans une boue à y laisser ses bottes, contemplant de loin la suite quasi inaccessible dans toute cette bouillaque; d'autant que les appuis sont rares si l'on ne veut pas détruire les magnifiques concrétions de l'endroit. L'oeil égrillard, Yannick me sussure que le splatch splatch  de nos mouvements dans la boue lui rappelle l'une de ses ex (le G de GSV veut aussi dire "Gaudriole"). On grattouille nos bottes comme on peut pour éviter de trop pourrir les cordes et le matos à la remontée. Direction la tête du P10 où l'on retrouve un Sacha tout chafouin qui râle après son baudrier tchécoslovaque qui lui cisaille les roupettes : un réglage à faire peut-être ? Yannick nous confirme qu'il a bien bien explosé le fond de son bleu et donc n'ose pas s'assoir pour manger de peur de prendre l'humidité par le bas; son fiston n'est guère mieux et ils forment donc la paire qui déjeune debout, avec un courant d'air dans l'oignon. En panne de pinard (si, si, ça arrive, je n'ai qu'une 1/2 bouteille à ouvrir) et Yannick ayant oublié son rhum arrangé surprise, on déjeune donc sobrement. Sans Jérôme pour veiller à l'approvisionnement (le règlement intérieur du club préconise une demie bouteille de rouge par personne au minimum), le GSV partirait vite à la dérive. Alexei, qui se caille sérieusement les meules, entame la remontée, chargé une fois encore de piloter le cadet de la bande. Ce dernier engueule de suite son père qui ne lui tient pas assez bien la corde à son goût pour faire coulisser le crolle : la remontée va être épique ! Yannick suit en regrettant ses libations de la semaine passée. Plus haut on entend à nouveau le rejeton couiner comme quoi il n'arrive pas à sortir. Il faut toute la patience, le calme et la pédagogie de notre ami Alexéi pour que le môme franchisse l'étroiture verticale de sortie. En attendant en bas je visite le palier, le balcon et papote avec le Président qui en profite pour refaire aussi un tour du propriétaire. Un peu plus tard j'ouïs Yannick s'exclamer qu'il n'arrive pas à passer. Je me doutais bien que ces 3 mètres de chatière allaient nous emmouscailler... Mais mine de rien père et fils se sont joués du fractio sans s'en rendre compte, signe que le métier rentre. Par précaution, j'ai demandé à faire remonter mon kit avant le passage scabreux et j'ai bien fait : le P25 c'est de la rigolade à coté de ces 3 saloperies de mètres. Déjà que mon kit s'était entortillé dans mon bloqueur de pied dans le vaste P25 je n'imagine même pas ce que ça aurait donné dans le rétrécissement fatidique. Quand je sors la tête hors du trou je m'aperçois qu'Alexei poireaute depuis 1h30 ! Coup de bol pour lui, la météo est juste comme il faut malgré les nuages. Dada débouche peu après, sans aucun effort, en expert des étroitures qu'il est.


Voilà encore un aven spectaculaire mais qui se mérite. Remercions Yannick et son appareil magique pour ces photos incroyables. On referme et protège bien comme il faut l'entrée du trou et on est repartis pour une longue marche de 5 minutes. Avant ça, Alexei nous montre une cavité découverte il y a peu, à portée de sarbacane. Avec ses plus de 500 trous déjà répertoriés le secteur en propose encore ! Après déséquipement Yannick en arrive à la conclusion que son bleu est foutu et qu'il doit prendre au moins une taille de plus pour le prochain safari. Sacha, un poil désappointé, décide sur le moment de réduire sa participation aux sorties compliquées mais malgré tout de laisser encore une chance à son baudrier avant d'en changer. La fois prochaine il faudra que les encadrants lui règlent correctement le machin. A la maison le nettoyage du matos promet d'être sympa : même poids qu'à l'arrivée, la boue ayant remplacé la bouffe et la boisson. Puis nous nous payons un dernier coup de Rallye Dakar pour rejoindre le goudron… Arrivé chez moi, la première chose que j'ai faite c'est de compter mes enjoliveurs…


Francis

(avec les photos de Yannick)

 

28 mars 2026

Chercher la petite bête à Saint-Cézaire (Inter-clubs : stage biospéléologie du CDS06 des 28 et 29 mars 2026)

Participants : Josiane et Bernard Lips, Kty, Éric, Pierre, Sophie, Vincent, Denis, Serge, Adeline, Séréna, Brigitte, Catherine, Marcel, Jean-Luc, Apolline, Clarisse, Alessandro, Alessio, Fabien

TPST : 3h

Au GSV, on apprécie les sciences, et on est toujours curieux, c’est pourquoi Dada, informé de mon goût pour la biospéologie, a organisé une sortie aux Caranques, où il voudrait pouvoir me montrer quelques bestioles, dont il espère que je saurai lui dire le nom, et qu’il a prévue… le dimanche du stage.

Pas grave, on a également le sens pratique, et on sait s’organiser : les tâches sont rapidement réparties, j’irai au stage, pendant que les copains iront aux Caranques sans moi, non sans m’avoir promis auparavant de boire un coup à ma santé. C’est donc un peu avant 9h que j’arrive sur le parking de la Grotte de Saint-Cézaire, où j’aperçois déjà pas mal de monde. Le stage est organisé par le CDS06 et sa commission scientifique, avec comme organisateurs Éric, des SophiTaupes et Président de la CoSci, et Kty, du Groupe Spéléo Magnan, de la CoSci et du GCP Chiroptères, tous deux également membres du Groupe d’Études de Biospéléologie, avec comme animateurs Josiane et Bernard Lips, du GEB, experts reconnus dans leur domaine. En plus de ces deux clubs, étaient également représentés le Garagahl, ainsi que le GSV (par votre serviteur). De nombreux invités avaient fait le déplacement, d’Italie, du 13, du 09, et même de l’étranger, puisque nous avons eu le plaisir d’accueillir plusieurs de nos amis varois… Nous étions en tout une vingtaine de participants, intervenants et stagiaires, quand on nous a informés que les Lips, partis en avance pour préparer le stage, n’étaient toujours pas arrivés… Ils n’ont heureusement pas mis longtemps et, les présentations faites, Josiane a pu nous briefer sur les techniques d’inventaire. Chacun sera doté d’un appareil photo et de matériel de collecte, afin de… et bien de photographier et de collecter les animaux que nous croiserons. Ouais, ça semble logique, en fait.

La Grotte Dozol, ou Grotte de Saint-Cézaire (11-H) est une grotte touristique aménagée ouverte depuis un peu plus d’un siècle, qui présente la particularité d’avoir son entrée artificielle à l’intérieur du bâtiment, et aucun accès naturel vers l’extérieur : ainsi privée des apports en matière organique venus de l’extérieur, et des chauves-souris, en plus d’avoir été fortement aménagée, elle est du coup réputée totalement stérile, n’abritant aucune sorte d’organismes, et plusieurs biospéléologues en sont déjà revenus bredouilles… Cela a intrigué Pierre, le nouveau guide de l’établissement : passionné de spéléologie, ce garçon a quitté il y a un peu plus d’un an sa région natale, très belle mais à peu près dépourvue de trous exploitables, et s’est installé chez nous dans l’espoir d’avoir l’occasion d’y explorer de belles cavités… Il a rapidement trouvé employeur à la Grotte, ce qui l’a malheureusement tellement occupé jusqu’ici qu’il n’a pas eu l’occasion d’en visiter beaucoup…


L’entrée de la grotte… (c’est facile, c’est écrit dessus…)


Intrigué, il a donc proposé d’accueillir le stage de cette année dans son établissement afin de vérifier cette prétendue absence de vie. Après avoir constitué des équipes de deux, il est un peu moins de 10h quand nous franchissons la porte et descendons les escaliers menant à la cavité, où l’on pense rester environ trois heures…


La salle, aux concrétions magnifiques, éclairée pour accueillir le public…


Des cristaux de calcite en « oursins »…


Je fais pour ma part équipe avec Vincent, du GSM. Les chemins bien dégagés et cimentés accessibles aux visiteurs permettent de contempler de splendides concrétions, mais on comprend assez vite qu’il va nous falloir regarder ailleurs que sur les sentiers ultra fréquentés pour espérer voir de la vie. Avec mon acolyte, nous nous engageons donc dans la première bifurcation à notre droite, un petit boyau en cul-de-sac non aménagé en contrebas de la deuxième volée de marches. Les filles sont plus malignes et ont repéré quant à elles sur la topo une petite galerie descendant à -9m sur la gauche encore plus près de l’entrée, d’accès plus étroit qu’elles décident d’explorer, et l’avenir montrera qu’elles ont eu raison… Tandis que l’essentiel du groupe s’enfonce dans les profondeurs, Éric se charge de rééquiper le puits situé au fond, où descendront deux chanceux volontaires désignés d’office.

Dès les premiers mètres, cela me plaît : le sol est très boueux, et l’on s’y enfonce rapidement, mais les concrétions sont recouvertes de déjections de cloportes et de mille-pattes, je ne doute pas qu’on y croise donc de la vie. Une chose cependant me dérange, la présence de lampes allumées depuis le matin, pour l’accueil des visiteurs, et qui y déploient un jour constant, pas tellement compatible avec la vie souterraine telle que je la connais. Des plantes on même réussi à pousser, et un petit tapis de mousse bien verte se développe à -6m, en face d’un projecteur, là où la lumière serait normalement totalement absente. Quelques coquilles vides prises dans l’argile et de toute évidence là depuis très, très longtemps constituent nos premières prises, à peine le temps de nous interroger sur la présence d’un grand nombre d’ampoules enfoncées dans le sédiment, quand je repère enfin ce que je cherche : un minuscule cloporte dépigmenté d’un peu moins de 3 mm. Serge, en regardant mes photos, me fera plus tard remarquer à juste titre qu’on en voit de similaires un peu partout dans le plateau, et il a raison, mais lorsque je lui montre ensuite le spécimen dans son tube d’alcool, il reconnaît que les « siens » sont beaucoup plus gros : il fait en fait référence à l’espèce Alpioniscus feneriensis, bien connue, sinon de nom, du moins d’apparence, de la plupart des spéléologues du coin, et qu’on observe notamment facilement à la Bauma Fumada, à environ 21 km au NE d’ici. La mienne est beaucoup plus petite : Nesiotoniscus ribensis fait partie de la même famille, mais ne dépasse pas les 3 mm. Outre sa taille, elle s’en distingue également par les antennes, plus courtes et trapues. Ce petit cloporte entièrement blanc et dépourvu d’yeux est ce que l’on appelle une espèce troglobie, une espèce entièrement adaptée au milieu souterrain, qui y passe sa vie entière, s’y reproduit, et dont il n’existe aucun représentant à la surface. Vincent me désigne à son tour un cloporte de taille moyenne, que j’identifie comme la Philoscie des caves, Chaetophiloscia cellaria. Deux autres suivront. La Philoscie, quant à elle, est un cloporte beaucoup plus courant, que l’on rencontre également fréquemment dans les souterrains y compris artificiels, comme les caves (d’où son nom), et même à l’extérieur. Elle est un parfait exemple de faune eutroglophile, c’est-à-dire d’un animal parfaitement capable de vivre aussi bien à l’extérieur (pourvu qu’il fasse suffisamment frais et sombre, sous les pierres, par exemple) ou sous terre. Elle n’a absolument aucun besoin de sortir, certaines populations passent leur vie à l’extérieur, tandis que d’autres ne sortent jamais. Contrairement au Nesiotoniscus, elle possède des pigments colorés – même si les populations souterraines ont parfois tendance à être plus pâles. La Grotte de Saint-Cézaire est donc bien habitée, finalement !


Nesiotoniscus ribensis Vandel, 1948 (pas encore de nom commun français) : petit cloporte de moins de 3 mm, entièrement blanc et sans yeux, faisant partie de la faune troglobie de la grotte, c’est-à-dire des espèces entièrement adaptée au milieu souterrain et ne vivant que là.


Chaetophiloscia cellaria (Dollfus, 1884), la Philoscie des caves : cloporte de taille moyenne, faisant partie de la faune troglophile de la grotte, c’est-à-dire des espèces que l’on peut trouver aussi bien sous terre qu’à la surface.


Polydesmidae sp. cf. mistrei, la future mascotte de la Grotte ? Très commun, il est encore en attente pour l’instant d’une détermination précise par les spécialistes.


Je ne sais plus lequel de nous deux repère en premier ce petit mille-pattes entièrement blanc, qui arpente avec bonhommie la paroi juste derrière nous, un Polydesme, au corps aplati. Deux autres suivront, et plusieurs autres groupes en récolteront également. Relativement fréquent dans la cavité, facile à observer, et très typique, avec son corps blanc dépourvu d’yeux, il deviendra rapidement la mascotte de la Grotte, surnommé « Bobby » par le personnel. Un spot entièrement prospecté, on passe au suivant, explorant ainsi toute la cavité, laissant aux autres groupes le soin de vérifier après nous ce qui aurait pu nous échapper, et repassant nous-mêmes où les autres sont déjà passés, on s’efforce de tout couvrir. Pas de grande étendue d’eau dans la cavité, où l’on puisse espérer trouver des Niphargus, et d’autres aquatiques, mais ça et là des flaques et de petits gours où s’agitent de minuscules points blancs : pour ceux qui aiment boire aux gours, ce sont eux qui sont responsable de l’apport en protéine supplémentaire ainsi que de la sensation très désagréable en bouche. Il s’agit, pour la plupart, de collemboles, mais quelques autres minuscules animaux dépigmentés y sont observés occasionnellement : acariens, symphiles, et même un minuscule palpigrade (microscorpion, à ne pas confondre avec les pseudoscorpions !). Sophie, du fond du P52, me crie sa frustration d’avoir accepté de descendre au fond de ce cloaque où elle n’a rien trouvé à part de l’argile. Au fond de la salle principale, la longue galerie aveugle à -17 m’attire comme un aimant. Vincent, prudent, m’attend là et continue de scruter les concrétions. Éric, paraît-il, s’y est déjà aventuré et n’y a rien trouvé d’autre que de la boue. Fanfaron, je m’élance, mais ne ferai malheureusement pas mieux ; j’aurai au moins eu le plaisir d’explorer un peu, et d’étrenner ma combi avec de l’argile toute neuve. A la sortie, je pourrais facilement passer pour le petit frère d’Éric, tant nos tenues sont assorties. C’est bon pour la peau, paraît-il… La semaine a été longue, je me suis levé tôt, et je commence à éprouver un sérieux mal de tête : je me propose donc de sortir, pour prendre un cachet. Éric m’apprend que trois autres personnes en ont fait l’expérience, et que la fatigue n’a pas grand-chose à y voir, mais plus probablement le CO2, présent en quantité appréciable malgré la ventilation dans la cavité où nous stationnons déjà depuis près de trois heures. Je le remercie beaucoup et me félicite intérieurement, pensant que je vais être acclamé en héros lorsque je vais rentrer au GSV en leur apportant cette excuse si magnifique : « j’ai mal à la tête, mais c’est pas à cause du pinard, c’est le CO2 ! »


Clarisse traque la petite bête, équipée d’un aspirateur à bouche. Il faut faire bien attention de ne pas se tromper de tuyau…


Les visiteurs de la Grotte ce jour-là nous ont probablement pris pour des fous…


On ressort donc un par un, et on file se changer (à part Eric, qui a eu la brillante idée de laisser les clefs de la voiture à Kty, et qui du coup se retrouve sans chaussures) afin d’être à peu près présentable pour le déjeuner, prévu à 13h30.

Déjeuner sur place, au restaurant de la Grotte, offert par la direction. On se retrouve donc tous les vingt pour trinquer avec un très bon petit rouge, autour de magnifiques assiettes, une belle salade pour commencer, puis poulet sauce aux morilles. Certaines de ces dames préfèrent le rosé, mais tous trinquent de concert ; il n’y a que deux convives qui se trouvent être végétariens, dont notre ami Pierre, mais vu qu’il est aussi fort que les autres pour lever le coude, cela ne se remarque pas trop (ne pas manger de viande, c’est quand même nettement moins grave que de ne pas boire d’alcool…)


Magnifique décor pour le déjeuner du midi à l’Aragonite, le restaurant de la grotte (Photo Kty)


Changement de décor pour l’après-midi, nous sommes hébergés dans les locaux du Parc Naturel Régional, à Saint-Vallier, à quelques kilomètres de là. Comme le matin, Kty et Éric, Josiane et Bernard partent en tête, pour préparer. Je les suis peu après, et à peine suis-je sorti de la ville que je tombe sur… les Lips, en train de faire demi-tour…

Je m’arrête donc, me signale à Bernard, et le guide jusqu’à Saint Vallier. Les locaux du PNR sont vastes, avec une grande salle où nous pourrons tous tenir pour l’après-midi. Le temps de monter tout le matériel, y compris les dix loupes binoculaires et toute la documentation, nous reformons les binômes du matin pour à présent préparer et interpréter le matériel collecté le matin. Il s’agit de préserver les spécimens dans des tubes remplis d’alcool qui seront étiquetés, et conservés afin que les spécialistes puissent les étudier. Les quelques spécimens aperçus ce matin ne représentent qu’une toute petite fraction de ce qui se cache dans chaque fissure de la grotte, et ce petit sacrifice permet de faire considérablement avancer la science, et, le cas échéant, de prendre les mesures nécessaires pour préserver les autres. Et puis je me dis que, après-tout, finir noyé dans un récipient rempli d’alcool, c’est quand même une belle mort…


La salle de travail, dans les locaux du PNR (Photo Adeline)


Les échantillons sont identifiés le plus précisément possible, grâce à la documentation disponible, afin d’être adressés au bon spécialiste. C’est qu’il n’est pas toujours possible d’identifier une espèce sur le terrain, parfois plusieurs espèces distinctes se ressemblent tellement qu’il est impossible de savoir de laquelle il s’agit sans les disséquer… C’est notamment le cas de notre Polydesme (raison pour laquelle je n’ai pas pu indiquer son nom) : un Polydesme cavernicole a bien déjà été décrit dans le coin (Propolydesmus mistrei (Brölemann, 1902)), mais plusieurs autres espèces très similaires sont également possibles, seule différence notable : la forme des bijoux de famille du Monsieur (dans le métier, on dit « gonopode », pour éviter de mentionner auprès des non-initiés que l’essentiel du travail consiste à examiner des parties génitales au microscope… C’est pas un métier, c’est une vocation…) Examen détaillé sous la loupe binoculaire, et : bingo ! Au moins deux mâles dans le lot. « Bobby » devrait prochainement pouvoir recevoir un nom plus précis…


Félicitations, Madame ! C’est un garçon !


Jackpot pour les filles, qui ont décidément bien fait d’explorer la première galerie non aménagée : en plus d’un autre mille-pattes aveugle, celui-ci aux grosses « joues » hyperdéveloppées (Devillea tuberculata Brölemann, 1902), Séléna a réussi à attraper un petit cloporte très intéressant : il peut s’agir ou bien d’une espèce déjà connue de la région, mais très faiblement connu de la science (ce serait la 4ème ou 5ème fois seulement qu’elle serait observée par l’être humain), ou bien d’une espèce peut-être moins rare, mais dans ce cas qui serait totalement inconnue, et donc nouvelle, pour le département… Quoi qu’il en soit, c’est du lourd, et cela donne très envie d’y retourner pour en apprendre davantage…


Un mystérieux cloporte, et peut-être la donnée la plus intéressante de la matinée : on espère qu’il pourra être identifié par Franck Noël, le spécialiste du groupe. (Photo Adeline)


Ce travail méticuleux nous occupe une bonne partie de l’après-midi, et on en profite pour papoter et faire connaissance. On reconnaît certaines espèces, le travail avance. Josiane aide aux déterminations, ainsi qu’à l’inventaire. Bernard récupère les photographies, qui vont servir à présenter notre travail ce soir.


Josiane identifie un spécimen sous loupe binoculaire (Photo Marcel)


Les photos prises le matin vont permettre à Bernard de présenter un diaporama de notre travail (Photo Alessandro)


Il faut être très méticuleux avec l’étiquetage des échantillons. Tout le monde écoute avec beaucoup d’attention les consignes de Josiane.


Repas du soir au Relais Impérial, où est également hébergée une bonne partie de l’équipe. La bière bien fraîche fait beaucoup de bien après une grosse journée de travail, puis nous passons à table, où nous avons le temps de papoter. Anecdote amusante, j’engage la conversation avec les collègues varois : connaissant un peu la géologie du coin qui est assez différente de la nôtre, j’ai du mal à situer où sont les trous intéressants dans le coin. Je questionne Jean-Luc à ce sujet, et l’on se met à causer géographie, puis politique, avant que je ne réalise que Brigitte était mon maître de stage, à sa pépinière lorsque j’étais en 4ème… (1997, j’ai vérifié !) Tout cela ne nous rajeunit pas (je n’avais même pas encore la barbe, à l’époque, je ne l’ai portée qu’un an plus tard…), mais nous fait en tous cas passer un bon moment. Le dessert et la suite de la soirée se passent dans la salle de projection de l’hôtel, en compagnie de quelques invités supplémentaires, dont le directeur de la Grotte et les élus locaux, devant lesquels sont présentés les grands principes de la biospéléologie, ainsi que nos premiers résultats, grâce aux photos du matin.


Un autre type de salle, sans concrétion, celle du Relais Impérial où nous dînons le soir (très belle aussi, photo Kty)


Le lendemain, le réveil pique un peu, non pas à cause de l’alcool, mais du changement d’heure ! (et probablement un petit reste de CO2 aussi…). Le ciel est gris, et le soleil semble avoir pris le même coup de pelle que moi, et a du mal à se lever. Retour aux locaux du PNR, où il faut finir le travail d’inventaire entamé la veille. Certains, dont Éric, ont évoqué la possibilité de ressortir faire quelques cavités histoire de compléter un peu, et tester nos compétences nouvellement acquises, mais Josiane a émis des doutes… Effectivement, on n’aura pas trop de la journée pour finir le méticuleux travail d’étiquetage et d’emballage. Pique-nique à midi sur la terrasse, le soleil ayant enfin daigné se lever, avec les denrées apportées par chacun (mais qui a donc pensé à apporter un lonzu corse ? Mais quelle excellente idée Brigitte !). Le Haut-Médoc Demoiselle de Sociando-Mallet 2008 (c’est 100% végétal, tu peux y aller, Pierre !) aide à éliminer les derniers relents de CO2 et à finir le travail la tête légère. En tout, ce sont plus de 90 nouvelles données qui viennent s’ajouter à la collection déjà impressionnante gérée par Josiane, et qui entament le premier inventaire de la Grotte de Saint-Cézaire ; le nombre précis d’espèces reste encore à connaître, dépendant des déterminations qu’en feront les spécialistes après qu’on leur aura adressé le matériel, mais on estime qu’une bonne vingtaine d’espèces ont ainsi été observée pour la première fois dans cette petite cavité réputée stérile et sans aucun intérêt : le plus souvent, la biodiversité ne s’observe que quand on prend la peine de la chercher… S’il manque à l’inventaire, comme on s’y attendait, la faune d’entrée (du fait de l’absence d’entrée naturelle), et les guanophiles (du fait de l’absence de chiroptères), la grotte héberge bien une faune de troglobies adaptés à la vie en profondeur, ainsi que des troglophiles et des endogés qui doivent y accéder par les nombreuses fissures mettant en relation la grotte avec le karst environnant. Elle n’a probablement pas encore livré tous ses secrets…



Le temps de redescendre le matériel dans les voitures, on échange les coordonnées et on se quitte avec émotion : on s’était retrouvés comme co-stagiaires, on se quitte pratiquement amis. Des groupes de travail ont été constitués, on se promet de revenir sur le travail entamé, et de retour à la maison de partager avec nos clubs respectifs un peu de notre savoir-faire nouvellement acquis. Un excellent week-end enrichissant tant intellectuellement qu’émotionnellement, humainement et gastronomiquement. Un très grand merci à Pierre et à la direction de la Grotte de Saint-Cézaire, ainsi qu’au Parc Naturel Régional de nous avoir accueillis, à Kty et Éric d’avoir tout organisé, et à Josiane et Bernard de nous avoir éblouis et fait partager un peu de leur sagesse… 





Fabien