Participants : Christophe, Daniel, Denis, Francis, Jérôme
TPST : 5h30
L'aven Roger est un trou dans les bois de Roquefort-les-Pins sommeillant depuis des années dans une indifférence spéléologique totale. Nos amis Christophe et Denis ayant eu le vague souvenir d'y avoir fait de la désobstruction au temps de leur jeunesse, ils ont réussi à nous convaincre d'aller tirer quelques seaux au fond de cet aven actuellement profond d'une douzaine de mètres, leur intime conviction étant que la cavité désobstruée mènerait directement dans la source du Lauron, quelque part après les siphons.
Francis et moi nous portons volontaire pour la désob' matinale. Nous descendons avec burins, massettes et barre à mine. Le puits unique est plutôt concrétionné et se termine par un comblement d'argile caillouteux au milieu du quel un beau bloc de 30 kg est à moitié enfoui. Nous trouvons également deux bouts de ferrailles rouillés et deux bouteilles vides témoins des travaux menés par Robert Faivre et un certain Roger au début des années 2000. L'objectif est de dégager le bloc afin que le Président puisse, l'après-midi, y percer quelques trous au perfo pour le fragiliser et le débiter au burin. Francis et moi passons presque deux heures à excaver la glaise collante pour libérer le rocher qui finit par basculer. En haut, Dada remonte les seaux bien lourds avec la poulie-frein, encouragé par Denis et Christophe. Entretemps, le détecteur de CO2 industriel que nous avons descendu se met à couiner et affiche 15000 ppm. C'est sûr que dans l'effort, Francis et moi avons pas mal dégazé. Pour autant nous ne ressentons pas d'oppression ni de difficultés à respirer donc nous clouons le bec à la machine et atteignons midi après avoir renvoyé en surface une papardelle de seaux. Dada retransforme la corde de traction en corde de progression et nous nous retrouvons dehors, bien assoiffés avec le sentiment du devoir accompli.
Les deux quilles de rosé bien frais ne résistent pas longtemps aux gosiers arides du GSV, mis à part notre ami Christophe qui, indisposé, n'y trempera que ses grandes lèvres. Deux bouteilles à quatre, ça a tendance à rendre gai et la discussion roule naturellement sur le bon temps du service militaire où on savait vous former de solides gaillards aux techniques de saoûlographie contrôlée (Dada était en garnison à Strasbourg dans un océan de binouze et de vin blanc tandis que je végétais en Charentes, au milieu du Cognac).
A 13h, Christophe et le Président descendent au fond. Auparavant Dada m'a expliqué comment défaire le mickey d'amarrage pour passer la corde dans la poulie-frein. Jusque-là ça va. "Et surtout évite de lâcher la corde dans le puits parce qu'on aurait pas l'air cons pour remonter" persifle le Grand Homme. Non mais il me prend pour qui ? Et bien pour ce que je suis : un handicapé du noeud ! J'arrive à peine à nouer les lacets de mes chaussures, alors les noeuds de huit, les "queues de vache" et autres noeuds de chaise me passent bien au-dessus. Du coup un doute ma bite : "Dada, qui c'est qui va refaire le Mickey quand vous voudrez remonter ?". Car il faut être clair : Francis, Denis et moi qui sommes restés en haut, constituons une véritable ADAPEI du noeud. "T'occupes, on verra plus tard" évacue le Président qui attaque déjà son bloc au perfo. Je me mets en position de traction sous la poulie-frein à la tête du puits et commence à passer les seaux à Francis posté à l'entrée du trou qui les passe à Denis au-dehors. Nous évacuons ainsi 19 seaux de roche et de glaise avant que la clameur monte du fond : "ça suffit on remonte !" suivi de "démerde-toi pour nous faire un mickey, parce que j'ai envie de chier !". On ne peut rien refuser à Dada quand il s'exprime aussi aimablement. Comme le hissage des seaux m'a aidé à éliminer le rosé, mon cerveau passe la surmultipliée et en quinze secondes montre en main, je confectionne un Canada-Dry de noeud de mickey : ça ressemble à du mickey, avec ses deux grandes oreilles, c'est presque aussi sécure qu'un mickey mais c'est pas du mickey. Inutile de me demander comment j'ai pu bidouiller ce truc (que nous n'avons pas osé photographier pour ne pas avoir de problèmes avec la Féderation Française de Spéléologie) et si j'arriverai à le refaire un jour. Toujours est-il que la corde est parfaitement centrée au milieu du puits. Je recommande à Dada de monter en premier car il pourra au moins refaire un vrai noeud de mickey pour Christophe.
Notre intrépide Président commence à grimper, et je constate avec désappointement que mon gloubi-gloulba de noeud se déporte vers l'un des deux amarrages, entraîné par le poids présidentiel. L'avantage c'est qu'il n'ira pas plus loin que l'amarrage, l'inconvénient c'est que la corde se retrouve du coup beaucoup moins bien centrée. Dada sort du puits et jette un regard admiratif à mon oeuvre qu'il interprète ainsi : "en fait tu as enquillé trois boucles qui se sont bloquées les unes les autres entre les deux "oreilles" et qui ont fait ce gros pâté de merde. Ben comme ça a tenu pour moi, ça tiendra pour Christophe !". Et le président de partir chier en catastrophe dans les bois, me laissant face à mes responsabilités d'inventeur de noeud, tenant la vie de Christophe entre mes doigts maladroits. Lequel Christophe s'en fout royalement et termine sa grimpette décentrée un peu plaqué sur l'une des parois. Il se contente juste de remarquer perfidement : "maintenant que ta merde est serrée à mort, bon courage pour la défaire...". Il est 15h30.
Résultat des courses : Dada a réussi à défaire mon noeud sans problèmes, noeud que Denis a finement baptisé "le noeud de rosé" car conçu en état de quasi-ébriété par votre serviteur. De cette belle journée à l'aven Roger il résulte que :
- l'extraordinaire épaisseur de glaise à excaver sera à réserver aux générations futures;
- le rosé glacé a toujours meilleur goût dans les bois surchauffés;
- le "noeud de mickey" peut être remplacé par une solution alternative un peu moins fédérale et qui est susceptible de provoquer un AVC chez notre référent FFS Mathieu, absent aujourd'hui pour cause de congés.
l'inventeur du "noeud de rosé"
Jérôme