Participants : Jérôme, Fabien
TPST :
2h30
Les fonctionnaires ne foutent jamais rien, c’est bien connu (en particulier les profs). Profitant donc d’une journée d’inactivité (qui a dit « comme d’habitude » ?) c’est donc, une fois n’est pas coutume, un vendredi, et non pas un week-end, que j’amorce la montée vers le Baou, et sa fameuse grotte 157-E des Pénitents. Dans le cadre d’un projet du Groupe d’Études de Biospéléologie, la cavité a en effet été retenue pour une série d’inventaires périodiques. Le GEB, c’est un peu le grand frère du GSV : on y consomme également beaucoup d’alcool, sauf qu’en général il est plutôt réservé aux échantillons… L’objectif, c’est de choisir une cavité proche, facilement accessible en moins de 15 minutes de la maison, et présentant une certaine biodiversité, afin de pouvoir y revenir une demi-douzaine de fois par an environ et d’en noter l’évolution. La grotte des Pénitents a tout ça : lieu emblématique, avec quelques autres du département (la cascade des Ribes, le Colombier…) des pérégrinations des tous premiers biospéléologues du département au siècle dernier, comme Dollfus, Delamarre, Sainte-Claire Deville, Mistre…, elle est facilement accessible et abrite une faune abondante et intéressante, connue de longue date, localité type de certains organismes, comme le bien nommé Troglodromus bucheti poenitens, un petit coléoptère cavernicole aveugle…
Côté trajet, elle est à 12 minutes montre en main de la maison, parfaitement dans le cadre imposé par le GEB – enfin 12 minutes en voiture, parce qu’après, il faut quand même compter avec la marche d’approche, et l’ascension du Baou qui fait quand même les mollets…
J’avais convié pour l’occasion l’ami Jérôme, également disponible car ayant lui-même récemment intégré le club très fermé d’une autre espèce de branleurs notoires : les retraités. Le Jérôme n’est pas bricoleur – c’est là son moindre défaut. Ce qui ne l’empêche pas d’essayer :ce maladroit notoire avait au printemps testé la solidité de sa main au contact d'un extracteur d'air à pales bien aiguisées, ce qui l'avait tenu momentanément éloigné du milieu des cordes et de la spéléo… A peu près rétabli, il guettait la moindre occasion de remettre les pieds sous terre, et, ça tombe bien, les Pénitents ne sont pas une grotte très technique, et il m’avoue ne l’avoir jamais visitée, ce qui m’étonne, mais bon, c’est l’occasion.
Rendez-vous est donc pris à 9h au parking (quel parking ? me dit Jérôme – Ah, celui-là !, ce qui m’inquiète tout de même un peu…), avant d’attaquer gentiment la montée du Baou. Je m’étonne, chemin faisant, que le Jérôme, qui a pourtant fait quelques visites aux Trois Mille-Pattes tous proches, ne s’y soit jamais aventuré : « C’est pas ici, les Trois Mille-pattes ! » Je lui en montre l’entrée. Ah… ! (Note pour moi-même : ne jamais se laisser guider par Jérôme, surtout s’il n’y a pas une chauve-souris à proximité pour lui indiquer le chemin…) Il est 9h30 et la chaleur commence à s’installer, heureusement il fait frais sous le porche et nous commençons à nous habiller. Jérôme, qui n’a pas pu pratiquer durant sa convalescence, se régale de cette cavité à la fois facile, nouvelle pour lui, et ma foi pas dégueu. Il me fait part de son étonnement sur les concrétions qui sont toutes cassées, et je lui indique un impressionnant stalagmite rompu à peu près à mi-hauteur. C’est que l’histoire géologique de la grotte est longue et complexe, et pas entièrement karstique, mais aussi tectonique : le Baou, dont la masse nous surplombe actuellement, n’est en réalité pas d’ici, c’est une masse rocheuse apportée depuis des kilomètres au nord sous l’effet de la poussée des Alpes. A l’intérieur s’est mis en place un système karstique, sauf qu’à chaque nouveau rebond du bloc vers le sud, le karst est brisé, puis se consolide et repart de zéro. On observe bien le miroir de faille, sur lequel les nouvelles draperies commencent à se mettre en place…
Un peu de désescalade, quelques passages accroupis, du passage entre des blocs effondrés, mais déjà bien consolidés, deux belles salles, quelques concrétions, le tout sans corde ni harnais : une remise en forme tranquille et appropriée pour mon compagnon convalescent qui rappelons n’est plus tout jeune également. Côté bestioles, elles sont bien là, moins nombreuses qu’à l’accoutumée à cause sans doute de la sécheresse, qui les a fait s’enfoncer plus profondément dans la terre, mais néanmoins présentes. Je montre à Jérôme, qui s’en émerveille, l’objet de mon étude. Il s’étonne de la toute petite taille (entre 2 et 3 mm en moyenne) des animaux cavernicoles, notamment des minuscules cloportes aveugles qui vivent là – C’est souvent ce qui frappe lorsque l’on découvre le monde de la biospéologie, la taille des organismes. Jérôme filme avec sa caméra, je compte et je prends des photos (on est quand même là pour travailler un peu, à la base, même s’il n’est pas interdit d’en profiter au passage). Je profite de sa présence pour indiquer à mon camarade un minuscule mille-pattes blanchâtre s’avançant sur une racine, ressemblant à une toute petite chenille, et prolongé d’un impressionnant plumeau à l’arrière, le bien nommé Lophoproctus, dont le nom en Grec signifie tout simplement « plumes au cul » : ça ne s’invente pas ! Et on voudrait nous faire croire que les scientifiques sont des gens sérieux… Tout passe mieux en Latin ou en Grec, c’est sûr, mais tout de même… N’étant pas cité dans les rapports anciens, cette population est encore à l’étude pour vérifier s’il s’agit de la même que celle découverte à la Baume du Colombier tout proche (à Roquefort-les-Pins), Lophoproctus jeanneli, mille-pattes cavernicole aveugle endémique des Alpes-Maritimes. Jérôme me signale un papillon de nuit, dans la deuxième salle, que je prends d’abord de loin pour Apopestes spectrum¸le Spectre, une espèce courante et qui cherche fréquemment refuge dans les grottes, déjà observé ici. Bonne nouvelle, après vérification il s’agit en fait de la Noctuelle diffuse, Amphipyra effusa, espèce assez commune et assez communément observé dans les grottes, mais pas encore dans celle-ci jusqu’à présent, et donc une nouvelle donnée pour compléter l’inventaire. En tout ce sont donc 63 nouvelles données figurant 27 espèces, dont 7 nouvelles, qui viennent ainsi compléter l’inventaire déjà commencé de cette cavité.
De retour à la lumière du jour, la chaleur s’est installée, et il nous faut nous arrêter un moment sous le porche le temps de se réhabituer, et de nous réhydrater. Comme c’est moi qui invite, j’ai prévu un petit Bordeaux pour accompagner le pique-nique. Cette bouteille a une histoire, que je m’empresse de raconter à Jérôme : j’ai jadis fait l’acquisition à prix modique auprès d’un copain d’un carton à peine embouteillé d’un petit propriétaire récoltant, à faire vieillir… A l’époque, le carton rejoint ma cave, et passe de déménagement en déménagement, sans être ouvert. Retrouvé dix ans plus tard lors d’un déménagement, nous décidons, avec mon frère, d’en ouvrir une – juste pour vérifier que la marchandise n’a pas trop souffert des mauvais traitements, bien entendu. Pouah ! Quelle picrate ! Le vin, sans doute pas d’excellente qualité, a tourné, et nous ne parvenons même pas à finir nos verre, et nous débarrassons de la bouteille. Pas grave, me dis-je, vu le prix, ce n’est pas une grosse perte, mais je ne peux toutefois pas me résoudre à jeter les petites sœurs, que je garde dans un coin, en souvenir. Le temps passe et de copains de passage en copains de passage, je me retrouve tout à coup à court de vin – cela arrive même aux meilleurs. Noël arrive et nous nous retrouvons invités chez mon beau-frère, sans une bouteille à offrir, cela ne se fait pas. J’empoigne une des bouteilles, j’en prends même deux, sait-on jamais, que l’une soit buvable et l’autre non. Arrivé chez mon beau-frère, je l’en avertis et nous nous esquivons dans la cuisine pour tester le breuvage, politesse oblige, afin de ne pas manquer de respect aux autres convives. Grande surprise ! La première bouteille ouverte se révèle excellente, et après en avoir prélevé la part règlementaire, elle rejoint la table. Je ne reverrai plus jamais la deuxième. Une bouteille du carton avait mal vieilli, et, forcément, c’était celle-là que nous avions ouverte avec mon frère… Bref, je me suis retrouvé à la tête de trois bouteilles d’un excellent nectar que j’ai servi en différentes occasions, et la dernière – 2010 ! – est justement entre nos mains. Croyez-le si vous voulez, mais à l’instant où jaillit le bouchon avec un magnifique « pop ! », le téléphone de Jérôme – ça ne s’invente pas ! » sonne : c’est le Président, qui, de son repère, a entendu le bruit, et vient aux nouvelles…
Une nouvelle grotte inconnue, des concrétions, des nouvelles choses à voir et un petit rouge bien gouleyant, mon Jérôme est aux anges… Il refusera toutefois de finir la bouteille avec moi, prétextant je ne sais quelle excuse comme quoi nous ne serions que deux (ben oui… Moi aussi, je sais compter…) et m’obligera donc à la redescendre à moitié pleine (et à rédiger un rapport circonstancié pour infraction au règlement, bien sûr).
Fabien









