Participants : Bertrand, Daniel, Emilie, Francis, Jérôme, Mathieu
TPST : 4h45
Suite à la découverte par le Martel d'une spectaculaire suite qui amène sa profondeur à désormais 190 mètres, Mathieu nous avait proposé de retourner à l'aven Fuca dans le massif de l'Audibergue pour jeter un oeil à ce fameux puits de 70 mètres dont le fond est constitué d'un lac. La sortie est donc programmée pour ce dimanche avec rendez-vous à la station de ski à 9h30. Pour l'occasion, un couple de spéléos chevronnés de passage dans le département, Emilie et Bertrand, se joignent à la délégation viticole du GSV. Après une mise en bouche deux jours avant au Calernaum ils ont hâte de découvrir le fond de ce trou dont nous ignorons la configuration exacte. Même Mathieu, qui, rappelons-le, bouffe aux deux rateliers (Martel et GSV) n'a pu soutirer la moindre info précise à ses collègues decouvreurs.
L'air est vif mais encore doux pour la saison sur le parking de l'Audibergue. Les teints sont frais car le passage à l'heure d'hiver nous a octroyé une heure de sommeil en plus. Seul le Président se distingue en avouant avoir oublié son torse. Le serviable Mathieu puise dans sa réserve de sangles de quoi lui confectionner un soutien-gorge convenable. Je descends pour l'occasion un côtes-de-blaye 2023 que nous espérons bien déboucher sur la plage au bord du lac en bas du P70 ! Francis est prêt à se battre une fois de plus avec son kit ensorcelé qui lui pourrit régulièrement les remontées et sorties de puits.
On se change aux voitures et quinze minutes plus tard on débouche dans l'obscur vallon de Canen où s'ouvre l'entrée étroite de l'aven.
A tout seigneur tour honneur Mathieu descend le premier vers 10h15, suivi du Président, de nos deux invités et de Francis. Je ferme la marche à la fois parce qu'il faut bien un dernier mais aussi parce que j'ai un pressentiment bizarre par rapport à cette histoire de P70 qui débouche au-dessus de la flotte et que je préfère envoyer les autres en éclaireurs.
La descente se fait tranquillement jusqu'à la cote moins 90 que nous avions atteint la dernière fois. La succession de puits étroits et de ressauts entrecoupés d'un méandre se franchit sans problèmes. C'est pas terrible visuellement : calcaire terne usé par l'eau et absence de concrétions.
Suite à des pluies récentes, ça pissotte un brin, mais sans excès, et c'est tant mieux pour Dada qui souffre toujours d'aquaphobie. Le peloton de tête ayant filé comme des rats en direction du fond, je cale ma progression sur celle de Francis qui avance plan-plan. Nous parvenons au sommet du méandre vertical atteint la dernière fois et qui mène à la suite. Pour être sûr de ressortir de ce peu engageant passage sans se faire chier dans les grandes largeurs, Dada a amené son mini perfo, une corde et une plaquette : l'installation devrait nous faciliter la remontée. Finalement ce ressaut étroit et méandreux se descend beaucoup mieux qu'il n'en a l'air. Nous finissons par arriver au bas du dernier puits précédent la tête du P70. Nous y posons les kits puisque ce sera notre salle à manger.
Mathieu s'est déjà engagé dans le passage qui mène au sommet du puits terminal et nous l'entendons brailler que la corde est tendue à mort, sûrement coincée dans un béquet par le dernier prix Nobel de spéléologie qui l'a remontée comme un sagouin sans regarder derrière lui. Dada, Francis et moi convenons qu'il est temps de déboucher le pinard et d'attaquer la graille vu qu'il est presque midi et que le pauvre Mathieu n'est pas près de décoincer la corde, même avec le soutien psychologique de Bertrand et Émilie qui sont à ses côtés. Mais j'ai à peine le temps d'extraire la bouteille de mon kit que l'info nous parvient en direct-live : "Ça y est les gars, c'est décoincé !". Bon. On mangera plus tard, il est temps d'aller toucher le fond. Je m'engage derrière Emilie et Bertrand, Francis et Dada fermant la marche.
Le puits est vaste, majestueux et sculpté par la flotte. De ce que j'en vois il est fractionné au niveau de deux paliers étroits, puis trois fois encore en plein vide. Nous sommes dans une section en cours d'exploration qui a récemment fait l'objet d'une première donc l'équipement est assez sommaire : amarrages forés (la dernière marotte fédérale à la mode) et cordes dyneema de 5 mm (adaptées aux forages car résistantes à l'abrasion et ne nécessitant pas de percer des trous de 12 mm). J'ai rarement été confronté à ce type d'installation (Au GSV on est plutôt plaquettes, mousquetons et cordes de 9 mm) et j'ai l'impression d'être suspendu à une corde à linge. Mais bon. En plus la roche découpée par la flotte se détache au moindre éternuement et donc ça parpine dur durant la descente. C'est bien simple, j'ai failli tuer Bertrand, en dessous de moi, une bonne demi-douzaine de fois. En bas, ça braille de façon indistincte et je crois comprendre que Mathieu et Émilie ont débouché au niveau du lac.
Je descends au premier palier, puis au second. J'ai toujours Bertrand en visuel. Puis je quitte mon palier direction le fractio suivant, plein vide. Et là se produisent deux événements simultanés qui, à l'heure où j'écris ces lignes, me font encore dresser les poils : alors que j'arrive au fractio, je découvre avec effroi qu'il est en amarrage simple sur plaquette d'où pend une frêle dyneema raboutée à la corde descendante ! Aaaargh, je manque me chier dans les bottes. Simultanément, Bertrand en dessous me transmet les dernières instructions du fond : "surtout ne descendez pas, y a pas de place, restez sur les paliers, on s'y croisera avec ceux qui veulent aller voir le lac". Bertrand est lui aussi pendu au même type de fractio mono-amarrage-dyneema-plein vide quelques mètres sous moi. Bon. Relax. C'est juste une conversion sur fractionnement. Sauf que pendant un laps de temps que j'espère le plus court possible, je vais être longé sur cette misérable cordelette à linge, suspendu à 30 mètres du fond. Effectivement, une fois ôté mon descendeur de la corde amont et avant de le remplacer par ma poignée, il s'écoule d'interminables secondes pendant lesquelles, moi qui suis athée jusqu'au bout des ongles, j'implore toutes les divinités de permanence ce jour-là de veiller sur la solidité de ce bout de ficelle. Épargné par les dieux, je remonte fissa en hurlant à Francis, qui me suivait, de ne surtout pas descendre. Arrivé à la tête du puits j'explique la situation à Dada et Francis, et nous décidons à l'unanimité de nous trois qu'il est hors de question d'aller "voir le lac" tant que ce sera équipé comme ça.
La bouteille de rouge nous est donc d'un grand réconfort. Bertrand qui nous a rapidement rejoint décline car lui et Émilie sont plutôt portés sur l'eau et, éventuellement, la binouze. Il est treize heures quinze quand Émilie et Mathieu nous rejoignent. Nous apprendrons ainsi que la descente se termine par un rappel guidé qui amène le clampin intrépide sur une minuscule plateforme au bord de l'eau sur laquelle on tient à peine à deux. A côté s'ouvre un passage bas censé être la suite. Le lac, d'une quarantaine de mètres carrés de superficie (c'est plutôt une mare...) est trouble ce qui empêche d'en évaluer la profondeur. Nous levons donc nos verres à la santé des bagnards qui, un jour peut-être, s'attaqueront à la suite...
La bouteille vide et les estomacs calés, nous entamons la remontée, moi en premier pour m'éloigner au plus vite des fractios maudits, Dada en dernier pour récupérer sa corde du méandre vertical (au demeurant bien pratique pour remonter le passage). A mi-trou je laisse passer Émilie et Bertrand qui ont la cadence "djeun's" (je vous ai dit qu'ils étaient moins vieux que nous et bien plus entraînés ?). J'entends Francis se chamailler avec son kit, ce qui signifie qu'il suit. Il est quinze heures trente quand le Président sort dernier de la cavité en indiquant qu'il n'est pas près d'y remettre les pieds. Il dit toujours ça quand il est grognon. Une fois le P70 équipé correctement avec un ponton de débarquement et une buvette, Dada sera le premier à nous emmener boire un coup sur les rives aménagées du lac Fuca...
Jérôme
(avec les -rares- photos de Francis)
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