14 juin 2026

Reprise en main au Beaulieu

Participants : Daniel, Jérôme, Mathieu
TPST : 8h00


Empêché de spéléo verticale depuis deux mois suite à un sérieux accident à la main droite, j'ai demandé à notre ami Mathieu (référent fédéral dans tout ce qui est spéléo-secours, certificats médicaux, déclarations d'aptitude à la masturbation cavernicole, etc.) s'il ne serait pas possible de se faire un aven pas trop profond histoire de tester ma main fraîchement rééduquée. "J'ai exactement ce qu'il te faut" me répond-il, "le Beaulieu à la Moulière". Je hoquète en mon fort intérieur : l'aven Beaulieu est l'un des plus profonds des Alpes-Maritimes. "On se fait juste un petit moins 140 mètres jusqu'à l'actif, histoire de te dégourdir la paluche !" précise-t-il. Je garde un plutôt bon souvenir de ce trou (fait deux ou trois fois, mais pas jusqu'au fond) et même si je n'ai pas tâté beaucoup de corde depuis le début de l'année, je dis banco. Le Président nous accompagnera dans cette sortie post-opératoire, mais il laissera à Mathieu le soin d'équiper la collection de petits puits jusqu'à la cote moins 139.

Dada et moi covoiturons pour être à la Moulière à 9h30. Mathieu nous y rejoint à l'heure pile. Temps splendide et fraîcheur pré-caniculaire sont au rendez-vous. On s'équipe fissa et à 10h Mathieu s'enfile dans le trou. Nous trimballerons trois kits de corde. Dada, d'humeur joyeuse, nous rebat les oreilles avec sa re-découverte de l'aven en 1978 (le club de Beaulieu n'en avait exploré que 30 mètres en 1974) : lui et Gilles Charles ont enchaîné les premières jusqu'à la cote moins 300, laissant plus tard le soin aux spéléos de Beaulieu et de Grasse de pousser jusqu'à moins 450 mètres et de plonger un ou deux siphons. "Ah, c'était le bon temps des échelles métalliques et de l'acéto, nous étions jeune et vigoureux !" fanfaronne le Vénérable.

Nous descendons tranquillement le P20 d'entrée à la suite de Mathieu qui équipe très fédéralement mais à un rythme de sénateur socialiste à la retraite. Le Beaulieu n'est pas spécialement très décoré mais il présente au fil des puits et des salles d'agréables concrétionnements. A la cote moins 43 nous atteignons la tête du puits de la Vire, un P9 tout ce qui est de plus banal mais que des psychopathes ont équipé de telle sorte que la sortie soit la plus chiante possible. Effectivement, c'est lisse, étroit et bas de plafond. Tiens, je ne me souvenais pas de ce truc-là. Si je l'ai déjà remonté deux ou trois fois sans me rappeler avoir souffert c'est que ça ne doit pas être la mer à boire (ou alors que j'ai un début d'Alzheimer). Nous verrons bien au retour. Le départ de puits donne un avant-goût de ce que sera le retour et c'est tellement étroit que la lampe de mon casque accroche l'amarrage, se déclipse et va valdinguer 15 mètres plus bas. Le Président, moqueur, se propose pour aller récupérer l'engin au moyen d'une corde, engin qui éclaire toujours malgré la chute, ce qui facilite les recherches de Dada.

Nous dévalons ensuite quelques ressauts pour déboucher dans la salle de la Sirène : une concrétion immaculée d'une trentaine de centimètres de haut évoque effectivement une sirène aux longs cheveux et à la queue de poisson caractéristique. "Elle a un peu les nichons de travers" constate le Président qui est aussi critique d'art à ses heures. Une enfilade de méandres plus ou moins étroits mais dont la répétition casse les pattes nous amène à la salle du squelette ainsi nommée parce que Dada et Gilles Charles y ont trouvé des ossements de bestiole. "Vous vous êtes pas trop cassé le fion pour le nom" grince Mathieu, cet amoureux de la langue française et des appellations incontrôlées. Cette salle est la plus vaste de l'aven et invite à la pause. Ca tombe bien, il est midi. Comme il s'agit d'une sortie de reprise thérapeutique, le docteur Mathieu a proscrit l'alcool. Curieusement, même le Président ne rechigne pas à cette abstinence momentanée. Personnellement j'ai joyeusement piccolé jusque tard la veille, donc je ne ressens pas le besoin de pinard. Du coup, on graille assez rapidement et plutôt silencieusement. Y a pas à dire, l'eau de la gourde ne porte pas spécialement aux discussions égrillardes qui font d'habitude le charme des sorties arrosées du GSV. Nous descendons ensuite un P14 et un P7 qui nous conduisent à la salle du miroir ainsi nommée parce que 67 cm² des restes d'un miroir de faille brillent comme du mica. Le spéléologue des années 80 se contentait de peu... Mathieu me fait remarquer que le dernier kit de cordes est presque vide, ce qui signifie la fin prochaine de la descente. Jusqu'ici ma main droite a assuré un service tout ce qu'il y a de plus normal, ce qui est rassurant pour l'avenir. Au bas d'un P10, un passage étroit dans lequel le Président rampe à reculons en soufflant comme un phoque me coupe l'envie de descendre les derniers mètres jusqu'à la cote moins 139. "Les gars je vous attends là, j'ai eu ma dose de méandres et de chatières !" informè-je mes compagnons qui s'en tartinent le fondement et vont de l'avant. Du coup je prépare ma remontée et enfile mon bloqueur de pied. Mais un faux mouvement envoie mon jumar et ma pédale quatre mètres en-dessous au fond d'un entrelacs de roches biscornues et rébarbatives. Moi qui voulait éviter la dernière étroiture je me retrouve à chercher mon chemin dans ce chaos infernal pour récupérer ma précieuse poignée. Avec force contorsions et jurons, j'ai moi aussi fini par presque atteindre la cote moins 139, mais par un autre passage...

L'heure tourne et il est temps de remonter. Dada passe le premier avec interdiction de nous perdre (je vous avais dit que le Beaulieu est assez labyrinthique ?) et Mathieu ferme la marche en déséquipant. On se remange la séquence de méandres et d'étroitures après la salle du squelette, ce qui assèche sérieusement les forces qui me restent. Ma main proteste de façon lancinante contre les appuis répétés pour s'extraire d'endroits scabreux. Puis vient l'ascension du puits de la Vire à la sortie acrobatique. Je contemple le Président. "Tu fais comme moi et tu sors les doigts dans le nez" dit-il en faisant le grand écart, suspendu comme une chauve-souris au plafond et glissant sournoisement sur le bombé de calcite qui donne son charme à ce puits de merde. Je décide de faire à ma façon car Dada gémit et râle beaucoup trop à mon goût pour "les doigts dans le nez". Je n'ai aucun souvenir de la manière dont je me suis extirpé de ce piège à cons mais ce qui est sûr, c'est que j'y ai laissé mes dernières forces. Il reste une quarantaine de mètres jusqu'à la surface et ils vont me paraître longs, très longs. D'autant que mon bloqueur de pied chinois a décidé de se mettre en carafe. Il est 18h quand je sors exténué du trou, talonné par Mathieu frais comme un gardon. Tu parles d'une sortie de reprise dans un aven pas profond !

Mais une fois passée la mauvaise humeur ("non mais quel trou de merde ce Beaulieu, vous pouviez pas le calibrer correctement, non, bande de branquignols ? Dire qu'ils s'y sont mis à plusieurs clubs pour explorer ce truc, etc. etc.") et la fatigue, je dois reconnaître que l'exercice était salutaire et que ma main droite n'a pas eu à s'en plaindre, mis à part quelques raideurs. Tiens, à propos de raideur, il faut que je vérifie quelque chose avec ladite main droite...

Jérôme